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samedi 30 juin 2012

4H à Ciudad Juarez

A quoi ressemble la ville "la plus dangereuse du monde" ?
Question bête pour personnes curieuses. Après de multiples hésitations, des recommandations alarmistes de mexicains, d'américains ou d'expatriés amis nous décidons de sentir l'ambiance locale et de poser la question aux personnes que nous rencontrons. 
"As long as you stay on the main road, you should be fine" nous dit un vieil homme.


Passage par le pont de Santa-Fé à pied et plongée pour quelques heures dans une ville et un pays à la veille des élections présidentielles.
L'expérience se révèle étrange. Le centre est décrépit et la torpeur générale d'une ville écrasée par la chaleur se mélange à l'attente pré-électorale. "Nous verrons bien ce qui va se passer demain." nous dit-on ici et là.

Beaucoup de commerces et beaucoup d'activités (nous sommes samedi), la rue centrale est pleine, la place de la cathédrale aussi. Derrière, plus loin, tout est incertain. La réalité que nous lisons ici est sans doute superficielle. Sous des arcades des cireurs de chaussures et quelques échoppes vendant des cartes postales des années 70.
Difficile de décrire les gens que nous voyons. Pour connaître un peu le Chili, la Bolivie et l'Argentine, nous sommes plongés dans une foule sud-américaine colorée et populaire comme nous en avons déjà pratiquées.
Le niveau de vie est bas, les commerces ne vendent que des objets de peu de valeur marchande. Les quelques (présumés) toxicomanes que nous croisons ne prennent pas la peine de mendier.

Plus facile sans doute de parler des gens que nous ne voyons pas.
Pas un touriste et pas d'étrangers : tout le monde ici est latino et notre passage suscite la curiosité.
Pas de forces armées (police ou autre), pas de milice comme on nous l'avait raconté.
Pas de "Narcos" sur-tatoués, mais ces clichés correspondent-ils seulement à quelque chose ?


Les quelques heures ne suffiront pas à cerner Juarez, ce n'est d'ailleurs pas notre sujet.
Nous avons simplement pu constater la brutalité du contraste posé par la frontière, le niveau des inégalités et la disjonction totale entre une réalité posée par les chiffres et une réalité vécue.

En quittant la ville, un monument étrange a été aménagé qui tourne le dos à la frontière.
Une grande croix sombre se détache sur un fond rose. En lettres noires, se détache le mot "Justicia".
Si jamais ces quelques heures de parenthèse avaient pu nous donner une fausse idée de ce qui se passe ici, le monument est donc là pour rappeler quelques vérités.

Depuis les années 90, plus de 2000 cadavres de jeunes femmes, violées et torturées, ont été retrouvés dans le désert qui entoure la ville. Ce "féminicide" (terme inventé tout exprès par Amnesty International), vraisemblablement l'œuvre des hommes de main des cartels, se poursuit toujours sans qu'aucun procès n'ait été intenté.

Les mortes de Juarez ne veulent pas qu'on les oublie.








PS :
- A voir sur le sujet "La cité des mortes" web-documentaire très complet.
- Un point de vue inquiétant : Juarez comme avenir probable d'une logique capitaliste mondialisée. Un article du Guardian de juin 2011.
 - Concernant le titre de "ville la plus dangeureuse du monde", on dit ici et là que la première place aurait été ravie par différentes cités, souvent situées en Amérique Centrale.


vendredi 29 juin 2012

El Paso, le refoulement texan

Bien sûr l'origine d'El Paso est espagnole. Point de passage connu du Rio Grande depuis le XVI ième siècle, siège du gouvernement du Nouveau Mexique espagnol jusqu'en 1848 (lorsque les États-Unis s'en emparèrent à l'issue de la guerre contre le Mexique), la ville ne compte plus désormais que comme une polarité régionale voire locale.

"Mais qu'allez vous faire à El Paso ? Il n'y a rien là-bas ?"
La seule ville d'El Paso, avec ses 700.000 habitants ( la 19ième ville américaine), ne suscite pas en effet la curiosité. Longue bande urbaine étalée, aride et sans charme, elle ne semble faite que pour être traversée.
Replacée au centre d'une métropole transnationale de 2,5 millions d'habitants, avec sa "twin city" de Ciudad Juarez de l'autre côté de la frontière (à 200 mètres du Downtown d'El Paso), la ville change de dimension.

Les accords de libre échange américain (Alena) passés dans les années 90 ont en effet stimulé le tissu économique des villes frontières mexicaines.
Le système des "maquiladoras", qui existait en fait depuis les années 70, a connu une explosion spectaculaire à partir de 1994. À Ciudad Juarez, des zones économiques spéciales permirent à des entrepreneurs américains de délocaliser leur production, de bénéficier d'une main d'œuvre à bas salaire, pour réimporter sans taxe les produits finis aux États-Unis.

Un tissu industriel transnational se constitua, souvent aux détriments d'autres zones économiques américaines. Le déclin de Détroit, que nous vous racontions ici l'an dernier, trouve en partie sa source dans ce dispositif.
Croisée à El Paso, une acheteuse allemande nous expliquait comment sa compagnie avait ainsi délocalisé ici une partie de sa production de pièces electro-mécaniques.
Juarez est aujourd'hui en valeur le premier port d'entrée de marchandises aux Etats-Unis depuis le Mexique.

Mais en 2006, le phénomène d'intégration s'est brutalement interrompu.
La guerre contre les narcotrafiquants (les "Narcos") lancée par le président mexicain Calderon, et la vague de violence sans précédent qu'elle a provoquée, ont complément changé la physionomie de la ville.
La ville qui était déjà un point de passage de la drogue aux Etats-Unis, avec une présence très importante des trafiquants et un haut niveau de violence, a obtenu en quelques années le titre peu envié de "ville la plus dangereuse du monde.
Avec 229 assassinats annuels pour 100 000 habitants (soit près de 8 meurtres par jour en 2011), la vie à Ciudad Juarez s'est construite aux rythmes des exécutions sommaires et des massacres.

La réponse américaine fut sécuritaire et El Paso s'est depuis près de 6 ans largement fermée et protégée.
Les échanges économiques n'ont pas été ralentis mais des trajectoires individuelles ont été singulièrement impactés.

Aujourd'hui la ville est un symbole involontaire de ce refoulement culturel et de cette symbiose économique.
Au Texas, 27 % de la population est hispanophone. L'état compterait 1,2 millions d'immigrés clandestins (sur un total de 25 millions d'habitants).
Il suffit de quelques jours de présence ici pour comprendre que rien ne serait possible ici sans cette population. Emplois de service, de restauration, de vente, de sécurité, d'entretien, de jardinage, les latinos (pas uniquement mexicains) sont omniprésents.
Entre le Mexique et les États-Unis les histoires personnelles croisées sont souvent inextricables :
"yo vivo un poco aqui, un poco aya..."
"i was born there but I never go, I can't cross the border back without passport"


Quand Miami s'invente une identité unique issue d'un brassage similaire, le Texas intègre économiquement mais refoule culturellement.

El Paso, très sécurisée et protégée, 2ème ville la plus sûre des Etats-unis fait donc face à une des villes les plus dangereuses du monde. Au centre de l'agglomération, un mur métallique , un no man's land, qui n'est pas sans rappeler le Berlin d'avant 1989.

Partout dans la ville, les autorités américaines découragent les visiteurs de se rendre au Mexique. Les cartes officielles (touristiques en particulier) ont longtemps cessé de représenter la partie mexicaine. Les points de passage étant simplement représentés par des numéros.
Le business a continué mais les déplacements des cadres internationaux dans les usines mexicaines se faisaient sous la protection de garde lourdement armés.








Épilogue :
En cette veille d'élection, la situation se détendrait doucement.
La carte touristique a retrouvé sa moitié mexicaine en Mai.

mardi 26 juin 2012

Fort Worth's Texas & Pacific Railroad Passenger Station

Petite sœur inconnue de la gare abandonnée de Detroit, la T&P train station de Fort Worth  n'a rien a lui envier.
L'histoire est presque la même. Construite dans les années 30 à l'apogée du train américain le bâtiment est presque fastueux. Huit niveaux de bureaux superposés au dessus d'un hall colossal, un luxe de détails et de matériaux, la gare est au centre d'un complexe de fret postal comprenant aussi des entrepôts (abandonnés) et une énorme poste centrale.
Dės les années 50, la route et le camion s'imposent et la gare dépérit. Officiellement désaffectée au début des années 70,  la gare à depuis été transformée en appartements loft.
En contournant le hall, aujourd'hui réservé à des réceptions privées, l'on accéde à un agréable café et aux quais où subsistent malgrè tout des trains locaux.



Plus d'infos ici.

vendredi 22 juin 2012

Galveston, Dead City ?

Extrait d'un article en ligne "America’s Ten Dead Cities: From Detroit To New Orleans" 
publié en Août 2010 par le site 24/7 Wall street Wire.

La ville insulaire de Galveston est classée en dernière position sur la liste des 10 villes les plus moribondes des Etats-unis.
A 60 miles de Houston, la ville est le débouché naturel de la ville sur le Golfe du Mexique. Ancien port majeur, ancienne "Sin City" locale, la ville a vu son destin lui échapper ouragan après ouragan.

"A city does not die when its last resident moves away.  Death happens when municipalities lose the industries and vital populations that made them important cities.
The economy has evolved so much since the middle of the 20th Century that many cities that were among the largest and most vibrant in America have  collapsed. Some have lost more than half of their residents. Others have lost the businesses that made them important centers of finance, manufacturing, and commerce.
[...]
Galveston #10
This Texas city was one of the largest ports in the US a hundred years ago. It was also the location of one of the greatest natural disasters in American history. In 1900, a hurricane killed between 6,000 and 8,000 people. In the decades after the hurricane, Galveston became a major tourist center due to its location on the Gulf and proximity to several larger Texas cities. Galveston was also a major military recruitment center during WWII. The cause of Galveston’s demise is unique. It had become something of the Sodom and Gomorrah of the southern US. There was a large gambling industry there, some of it illegal, which was controlled by criminals. In the late 1950s,Texas state authorities successfully attacked local organized crime. The regulated tourist trade could not replace the illegal business. Galveston’s port and hospitality industries had begun to improve, but where trampled by the effects of Hurricane Ike in 2008. The event destroyed a large part of the city’s tax base, and set back the tourism industry once again."

Aujourd'hui, le port s'est spécialisé dans la maintenance des équipements pétroliers. Les plateformes sont visibles depuis la côte, la richesse locale est loin en mer.
L'ancien centre multiplie les bâtiments abandonnés, parfois transformés en lofts (plutôt luxueux d'ailleurs) et quelques bars et boîtes de nuit permettent au secteur de survivre.
Une grande bande de sable gris (assez rare le long de cette côte marécageuse) attire une population joyeuse (On reparlera de la côte un peu plus tard).

Alors, une "Dead City" cette Galveston ?
La proximité de Houston et le monopole du sable blanc la maintient encore sous perfusion.
Touristique elle survit encore et présente ces beaux restes décatis aux foules balnéaires. L'ambiance demeure singulièrement destroy et terriblement décalée : Detroit-les-bains !



mercredi 10 août 2011

Les maisons de Detroit

Detroit, Erbie Street dans le quartier de Saint Cyril :
maison brûlée, maison squattée, maison en ruine, lot vide, lot vide, lot vide, maison entretenue, lot vide, maison brûlée, maison étrange, maison murée, lot vide, ruines...
Ainsi vont les maisons de Detroit : symbole involontaire de la légereté de l'architecture, de la réversibilité de la ville et de la plasticité des modes de vie.






Detroit dead city ? Downtown

Detroit est-elle une ville morte ? Depuis le centre-ville de Detroit, la réponse n’est pas évidente. L’imposant Downtown présente plusieurs visages et comme un verre à moitié rempli il est légitime de le décrire comme désolé ou en complète renaissance.

Comme beaucoup d’autres Downtown aux Etats-Unis le caractère monofonctionnel du lieu a pour conséquence une occupation pendulaire. En semaine, une activité modérée semble exister, de rares commerces ouverts au milieu des palissades, des tours de bureaux où entrent des personnes en chemise et même des touristes étrangers. Le soir, les rues n’accueillent que des piétons hagards, en horde ou solitaire, interpellant de façon plus ou moins insistante les visiteurs égarés ayant eu la malencontreuse idée de s’éloigner de leur hôtel voisin. Un casino et plusieurs restaurants assurent l’animation du secteur de Greektown. Le dimanche matin, un cortège sympathique de coureurs bariolés prend possession des lieux le temps d’un jogging très organisé. Des voitures de police bloquent les rues puis s’en vont.

Développé au XIXe siècle selon un plan urbain réticulé inspiré du modèle parisien, le quartier compterait 21% du total des emplois de la ville (source ici). Une collection d’architecture classique compose la matière de ses murs. Ici les édifices marquent avant tout par leur niveau de définition avant même que se pose la question de leur abandon éventuel. Que la tour Broderick aient été le plus haut bâtiment abandonné au monde (112m) s’oublie vite devant sa force brute, l’idée naïve qu’elle mériterait une place à New-York et l’impressionnant chantier de rénovation en cours.
Les belles constructions délaissées sont bien là mais souvent couvertes de panneaux annonçant leur prochaine transformation en lofts. Les chantiers ne sont certes pas tous ouverts.

Un métro automatique inauguré en 1987, le "people-mover", parcourt l’ensemble. Bientôt connecté à un tramway (2013), il propose un transport presque gratuit (50cts) mais selon une boucle trop petite pour être vraiment efficace (pas plus de 5km et uniquement à l’intérieur du Downtown).

L’imposant complexe du "Renaissance Center", siège de Général Motors, occupe le Water Front. Sa construction, en 1977, a coïncidé avec une précédente politique de redéveloppement du Downtown. Depuis plusieurs programmes se sont succédés ; misant de façon erratique sur les Casinos, les ensembles postmodernes de prestige ou le patrimoine architectural et l’histoire automobile de la ville. Les optimistes espèrent que Detroit saura dans le futur exploiter sa situation de poste frontière avec le Canada et transformer son savoir-faire et son outil technique unique vers les technologies des déplacements vertueuses : voitures hybrides et batteries vertes…

Contre tous les pronostics Detroit maintient la tête hors de l’eau. Une récente publicité a même fixé un certain niveau d’ambition pour une ville qui se refuse à disparaître.

Lors du dernier Superbowl, le rappeur Eminem fut mis en scène dans une publicité pour la marque Chrysler. Cette tranche commerciale, la plus chère de la télévision américaine, garantit une audience maximale. Au volant d’un voiture sombre, la star locale parcourt la ville, les rues du downtown et semble tournoyer autour de la massive statue du poing de Joe Luis.

Une voie off, grave et puissante scande :
“ I got a question for you. What does this city know about luxury? What does a town that’s been to hell and back know about the finer things in life? I’ll tell you, more than most! You see, its the hottest fires that make the hardest steel, add hard work and conviction. And the know how that runs generations deep in every last one of us. That’s who we are. That’s our story. Now it’s probably not the one you’ve been reading in the papers. The one being written by folks who have never even been here. and don’t know what we’re capable of. Because when it comes to luxury, it’s as much about where it’s from as who it’s for. Now we’re from America – but this isn’t New York City. Or the Windy City. Or Sin City. And we’re certainly no one’s Emerald City.”

La Star locale, née en 1972 dans la banlieue de Detroit, s’arrête devant le magnifique théâtre FOX, sort de la berline pour monter sur une estrade où l’attend un chœur de Gospel. Il fixe l’objectif et conclut :

“This is the Motor City. And this is what we do.”












Plus d'images ici :
52b Detroit Dead city ? Downtown


mardi 9 août 2011

Detroit dead city ? Suburbs

Detroit est-elle une ville morte ?
Autour du centre de Detroit, au-delà de la ceinture d’autoroute, l’abondance des situations d’abandon pourrait faire répondre par l’affirmative. Les banlieues de Detroit sont peut-être mortes.
Commerces éventrés, théâtres squattés, églises ou résidences murées, le long des avenues, la réalité s’affiche crûment. A l’intérieur du monstre de béton déserté que constitue l’usine Packard dessinée dans les années 10 par Albert Kahn, il est facile de se laisser convaincre.
Eloignées des avenues les petites maisons de Detroit souffrent plus silencieusement. Dans ces quartiers plus calmes une maison sur deux a parfois disparu et les rues en sont comme édentées.
Quand toutes les constructions se sont envolées en même temps, de lourds blocs condamnent les accès.
La terre nue qui constitue alors la ville rappelle la légèreté de la maison américaine et les herbes folles qui ont remplacées ces quartiers prouvent qu’ici le sol est encore fécond.







PS :
Jeu de vacances : imagine une ville française abandonnée de la moitié de sa population. A quoi ressembleraient nos magnifiques périphéries. Comment pourrirait un lotissement néo-provençal dans la banlieue de Toulouse, que devient une zone d’activité abandonnée à Epinay sur Seine ou un multiplex fantôme à Vénissieux ?

Plus d'images ici :
52a Detroit Dead City : suburbs